Une anomalie dès l'origine

Carrée, quand les autres sont rondes

Sur la centaine d'ouvrages édifiés par la République de Gênes le long du littoral corse entre 1530 et 1620, l'immense majorité est circulaire. Ce n'est pas un choix esthétique : la forme ronde supprime les angles morts pour la surveillance et fait ricocher les boulets au lieu de les encaisser.

La tour de Porto, elle, est carrée.

La tour génoise de Porto vue de près : plan carré, sommet crenele, et la fissure horizontale laissee par l'explosion
Le plan carré, la fissure horizontale laissée par l’explosion, et l’escalier métallique de 1993 — assumé comme contemporain.
Photo Myrabella, CC BY-SA 3.0, redimensionnée et convertie en WebP.

Cette singularité n'est pas une fantaisie locale, c'est une question de chronologie. Les travaux d'Antoine-Marie Graziani, spécialiste de la défense littorale corse à l'époque moderne, situent sa construction autour de 1551. Elle appartient donc à la première génération, celle où l'on cherchait encore la bonne formule, avant que le modèle circulaire ne s'impose comme standard génois.

Cette date permet aussi de corriger une erreur qui traîne dans un grand nombre de guides touristiques : la tour de Porto n'est pas pisane. Elle est génoise, et de près de trois siècles postérieure à la période pisane de l'île.

Le contexte

Un programme d'État, pas une initiative locale

Au XVIe siècle, la Méditerranée occidentale est un espace de razzias permanentes. La course barbaresque ne vise pas seulement les navires : elle vise les populations côtières. En 1560, une seule opération menée depuis Alger réduit environ six mille Corses en esclavage. Les rivages se vident, les villages remontent dans la montagne — c'est précisément pourquoi Ota est perché à dix kilomètres de sa marine.

Face à cela, Gênes met en place ce que Graziani a décrit comme une véritable industrie sécuritaire, adossée à un système fiscal dédié, notamment une taxe sur le sel. Dès 1531, la décision est prise d'édifier quatre-vingt-dix tours supplémentaires.

Le maillage repose sur un principe simple et redoutablement efficace : chaque tour doit en voir une autre. L'alerte circule de proche en proche, par signaux de fumée le jour, par le feu ou le son du culombu — la conque marine — la nuit. Une voile suspecte repérée au large de Porto était signalée à Ajaccio en quelques heures.

Chaque tour était tenue par un petit détachement de torregiani, deux à six hommes souvent recrutés localement, vivant sur place dans des conditions rudes. L'ouvrage est autonome : citerne de récupération des eaux de pluie au niveau inférieur, salle de vie voûtée au-dessus, terrasse de guet au sommet.

Depuis le quai situé en contrebas, on embarquait le bois, l'huile, les cédrats et les châtaignes produits dans la vallée. La tour ne surveillait donc pas un simple point de vue : elle verrouillait un débouché économique.

La tour de Porto vue depuis la mer, dominant le port et la vallée
Ce que voyait une voile suspecte en approchant du golfe : la tour verrouille l’entrée du port.
Photo Jean-Pol Grandmont, CC BY-SA 3.0, redimensionnée et convertie en WebP.
L'édifice

La description officielle, et ce qui l'a sauvée

La notice de la base Mérimée décrit un édifice sobre : maçonnerie en moellons hourdée au mortier de chaux grasse, section carrée surmontée d'un massif également carré, une porte, des archères, un mur parapet limitant la plateforme supérieure de vigie, voûtes des planchers en maçonnerie.

Elle est perchée à 45 mètres au-dessus de la mer, sur un piton de granit rouge à l'embouchure de la rivière. Elle culmine à 12 mètres, et ses murs font environ deux mètres d'épaisseur.

La tour de Porto sur son piton de granit rouge, 45 mètres au-dessus de la mer
Quarante-cinq mètres au-dessus de l’eau, sur le granit rouge de l’embouchure.
Photo Myrabella, CC BY-SA 3.0, redimensionnée et convertie en WebP.

Retenez ce dernier chiffre. C'est lui qui explique tout ce qui suit.

L'explosion

À la fin du XVIIIe siècle, la tour ne sert plus de poste de guet. On y a installé une poudrière.

Elle explose.

La détonation désorganise l'ensemble de l'architecture. Toute la partie supérieure se fend en blocs séparés, les voûtes intérieures s'effondrent. La tour aurait dû disparaître dans la décennie. Elle ne doit sa survie qu'à l'épaisseur de ses murs.

Suivent près de deux siècles d'abandon : les embruns, les tempêtes d'hiver, l'érosion. Les photographies conservées par le blog Ota Porto Nostalgie, de 1910 aux années 1940, montrent une silhouette qui se creuse lentement.

Elle est inscrite au titre des monuments historiques par arrêté du 22 juin 1946.

Les restaurations

1954 et 1993 : deux façons de sauver une ruine

1954 : un homme du village

Au début des années 1950, quatre siècles après sa construction, son état devient critique. Selon la formule employée à l'époque, elle menaçait d'éclater comme une grenade.

La première restauration est menée en 1954 par Armand Gelpi, contremaître de la Société Française des Roches Cristallines — l'entreprise qui exploitait le granit rose de la vallée. Ce n'est donc pas une mission d'État confiée à un cabinet parisien : c'est un homme du pays, qui connaissait la pierre locale, qui arrête l'hémorragie.

C'est également à cette occasion qu'est ouvert le chemin d'accès taillé dans la roche que les visiteurs empruntent aujourd'hui. Auparavant, on montait à la tour depuis la plage.

Armand Gelpi est l'arrière-grand-père d'un ami d'enfance, et c'est son petit-fils qui documente aujourd'hui cette histoire sur le blog Ota Porto Nostalgie.

1993 : restaurer sans mentir

Quarante ans plus tard, le Conseil général de la Corse-du-Sud acquiert la tour et lance une seconde campagne pour la rendre accessible au public.

Le parti pris des Bâtiments de France mérite d'être souligné : aucune reconstruction à l'identique n'est envisagée. L'explosion fait partie de l'histoire du bâtiment, on ne la gomme pas.

La solution retenue consiste à solidariser les parties disloquées aux parties saines à l'aide de micropieux. La physionomie de la ruine est maintenue, la stabilité est assurée. Les aménagements intérieurs sont volontairement affirmés comme contemporains, pour qu'aucune confusion ne soit possible avec les parties historiques.

Les architectes ont même conservé les traces de la consolidation de 1954, considérant que ces travaux appartenaient eux aussi à l'histoire de l'édifice. On peut encore voir, à l'intérieur, le départ d'une poutre coulée par l'équipe d'Armand Gelpi.

Le chantier, chiffré à 1,7 million de francs, s'achève en 1993. Il a créé une salle d'exposition de cinquante mètres carrés et un belvédère sur la terrasse. La tour est aujourd'hui propriété du Département, sa gestion étant confiée à la commune d'Ota.

Au pied de la tour

Le musée de la Bruyère

Au pied de la tour, légèrement en contrebas du chemin, une petite maison de pierre abrite un musée que beaucoup de visiteurs découvrent par hasard — l'entrée est comprise dans le billet de la tour.

Il est consacré à un arbuste : la bruyère arborescente, a scopa en corse, omniprésente dans le maquis du golfe.

Ce n'est pas un sujet anecdotique. C'est la racine de cette plante — plus exactement la loupe qui se forme entre la souche et les racines — qui fournit l'un des bois les plus durs et les plus résistants à la chaleur que l'on connaisse. À partir des années 1850, quand les tourneurs de Saint-Claude, dans le Jura, découvrent ses qualités pour la fabrication des têtes de pipe, la demande explose. Les zones de maquis méditerranéen deviennent des zones d'extraction, et la Corse devient l'un des fournisseurs d'ébauchons de cette industrie.

Le musée retrace cette histoire, ainsi que le passé forestier du golfe et l'exportation de bois au XIXe siècle. Il rappelle que ce petit port, aujourd'hui tourné vers l'excursion en mer, a d'abord été un port de commerce vivant de ce que produisait la vallée.

Pratique

Visiter la tour

Depuis la marine, l'accès se fait en une quinzaine de minutes à pied par le chemin de granit ouvert en 1954, sans difficulté particulière. Il n'est en revanche pas accessible aux personnes à mobilité réduite.

L'intérieur présente une exposition permanente sur la torregiana, le système de défense génois du littoral corse. Depuis la terrasse, on embrasse ce que les guetteurs surveillaient : la réserve de Scandola au nord-ouest, les calanche de Piana au sud-ouest. Une seule autre tour reste visible d'ici, celle du Capo Rosso, à une dizaine de kilomètres — le dernier maillon encore lisible d'une chaîne qui faisait autrefois le tour de l'île.

Comptez trente à quarante-cinq minutes pour la tour et le musée, davantage si vous vous attardez sur la terrasse. La lumière de fin de journée, juste avant le coucher du soleil, est de loin la plus belle.

La tour génoise de Porto en silhouette au coucher du soleil
La dernière heure du jour, depuis la terrasse : c’est le moment à viser.
Photo Myrabella, CC BY-SA 3.0, redimensionnée et convertie en WebP.

Ouverture saisonnière, entrée payante donnant accès à la tour et au musée. Horaires et tarifs auprès de l'office de tourisme de Porto, installé dans l'ancien magasin bâti en même temps que la tour pour stocker les marchandises du port.

Pour finir

Deux anecdotes en prime

La tour a fait de la télévision allemande. En 1966, la ZDF tourne Die Schatzinsel (L'Île au trésor), mini-série d'après Stevenson réalisée par Wolfgang Liebeneiner, entre la Bretagne, la Corse et le lac de Garde. Le golfe de Porto y figure — ce que quelques clients germanophones reconnaissent encore.

Et Bear Grylls est passé par là. L'aventurier britannique est venu tourner un épisode de Running Wild (NBC) en Corse en 2016, avec le footballeur américain Marshawn Lynch. Nous y étions.

Références

Sources

Références scientifiques

  • GRAZIANI, Antoine-Marie, Les tours du littoral de la Corse. Sentinelles de la mer, XVIe-XVIIIe siècles, Ajaccio, Éditions Alain Piazzola, 2019.
  • GRAZIANI, Antoine-Marie, « Les ouvrages de défense en Corse contre les Turcs (1530-1650) », dans M. VERGÉ-FRANCESCHI et A.-M. GRAZIANI (dir.), La guerre de course en Méditerranée (1515-1830), Paris-Ajaccio, Presses de l'Université Paris-Sorbonne / Éditions Alain Piazzola, 2000, p. 73-144 (tour de Porto : p. 110). Actes des Journées universitaires de Bonifacio, 1999.
  • GRAZIANI, Antoine-Marie, Les Tours littorales, Ajaccio, Éditions Alain Piazzola, 1992.
  • GRAZIANI, Antoine-Marie, « "Domaines coloniaux", industrie sécuritaire et système fiscal en Corse à la fin du XVIe siècle », Mélanges de l'École française de Rome, no 103, 1991, p. 461-520.
  • ISTRIA, Daniel et HARNÉQUAUX, Mathieu, « La protection du littoral : un enjeu majeur aux XVIe et XVIIe siècles », dans Sevi-Sorru-Cruzzini-Cinarca, CRDP de Corse, p. 20.

Sources documentaires

  • Base Mérimée, notice no PA00099100, plateforme ouverte du patrimoine, ministère de la Culture.
  • Ota Porto Nostalgie, « Restauration de la Tour de Porto », otaportonostalgie.fr — archives photographiques et témoignages locaux, incluant des extraits d'un article de François Fazi paru dans La Corse, juin 1993.

La tour est à quinze minutes à pied

L'Hôtel Le Vaïta est sur la marine de Porto, au pied du chemin qui monte à la tour. 26 chambres climatisées avec vue sur le Capo d'Orto, et une réception qui connaît les horaires d'ouverture du jour.